Voeux du Dr Patrick BOUET - Président du CNOM

14 janvier 2016

VŒUX 2016

      Discours du Dr. Patrick Bouet, Président de l’Ordre des médecins

 

 

Chères consoeurs,
Chers confrères,
Chers partenaires de la santé,

 

Je vous remercie chaleureusement d’être venus en nombre aujourd’hui pour ouvrir avec nous cette nouvelle année. J’en suis particulièrement heureux.  

Il y a un an, j’intervenais devant vous alors que l’atrocité venait de frapper la France. Les attentats de novembre auront à nouveau marqué une année sombre pour notre pays.

Je pense d’abord à toutes les victimes tombées devant la barbarie, à ces femmes et à ces hommes assassinés parce qu’ils étaient journalistes et symbolisaient notre liberté, parce qu’ils étaient policiers et assuraient notre sécurité, parce qu’ils étaient juifs et pour cette seule raison, et à ceux qui à un concert ou une terrasse de café revendiquaient simplement leur insouciance, leur envie de vivre.  Tous ensembles ils faisaient ce qu’est la France.

Et je veux aujourd’hui, à nouveau, leur rendre hommage. Suite à ces événements tragiques, le président de la République, les responsables politiques, les citoyens, ont  tous salué la mobilisation exceptionnelle des professionnels de santé, hospitaliers, urgentistes, internes, qui, fidèles à leurs missions, ont apporté tous les soins nécessaires aux victimes des attentats, avec courage et détermination. En ces temps de commémoration, je m’associe évidemment en votre nom à cet hommage. La société toute entière est fière de ses professionnels de santé, de ses médecins qui, par leur dévouement, ont sauvé des vies.

(Première ambition : redonner sa place à la profession)

Ce dévouement qui s’est manifesté largement lors des événements tragiques que nous avons connus, démontre une fois de plus la spécificité du métier de médecin. Chaque jour, les médecins, quels que soient leur mode d’exercice ou leur spécialité,  écoutent, conseillent et soignent leurs patients, bien loin d’une approche administrative, procédurière et désincarnée. Engagés au service de l’humain, les médecins sont un acteur majeur de proximité, au service de la société.

Les patients le savent bien, et c’est d’ailleurs ce qu’ils ont exprimé dans un sondage que nous avons réalisé en novembre. Pour près de 8 Français sur 10, le médecin est ainsi « proche de la population » et pour 2/3 d’entre eux, il « crée du lien social avec les populations vulnérables et défavorisées ».

Cette fonction d’acteur majeur du lien social et du pacte social, dont les patients sont intimement convaincus, les acteurs politiques semblent l’avoir négligée, voire oubliée… Mais plus encore, les médecins souffrent de cette indifférence d’une classe politique qui ne veut pas prendre en considération le désarroi d’une profession assommée par les complexités et surcharges administratives. Les médecins ont le sentiment légitime que leur profession n‘est plus reconnue à sa juste valeur. Je le dis sans exagération et sans caricature, la fracture entre les médecins et les responsables politiques n’a jamais été aussi grande.

Face à cette indifférence, le malaise de la profession n’a cessé de croître ces dernières années, arrivant à son paroxysme cet automne.

Le Conseil de l’Ordre se devait d’agir. Car si notre rôle est de parler des médecins, de les représenter à l’extérieur, il est aussi de savoir parler aux médecins.

C’est pour cette raison que nous avons lancé notre campagne « Médecins, notre engagement, c’est pour la vie ». Cette prise de parole forte, une première dans l’histoire de l’Ordre, particulièrement bien accueillie par nos confrères,  illustre parfaitement, et avec beaucoup d’émotion, l’engagement collectif de la profession au service d’autrui, sa contribution majeure à la société.

Notre première ambition en 2016 sera de poursuivre dans cette voie, pour redonner toute sa place à la profession de médecin dans notre société.

D’autres défis importants nous attendent. L’Ordre, parce qu’il a retrouvé une place centrale dans le système de santé, est aujourd’hui pleinement compétent et légitime pour relever ces nouveaux défis et exercer de nouvelles responsabilités au nom de la profession. 

(Deuxième ambition : recréer les conditions du dialogue)

Notre deuxième ambition sera ainsi de recréer les conditions du dialogue.

2015 aura été une année difficile pour la profession, une année de très forte contestation, que l’on peut imputer autant au contenu de la loi de santé  qu’à la manière utilisée  pour la faire adopter. 2015 restera l’année noire d’un débat manqué, et  la loi de santé restera avant tout une occasion manquée.

Alors que tous les acteurs appellent de leurs vœux une vraie réforme du système de santé, qui peut raisonnablement affirmer que la loi santé, définitivement adoptée par le parlement le 17 décembre, est à la hauteur des enjeux ?

Nous l’avons dit et redit, cette loi n’apporte pas les réponses attendues par les professionnels. Elle ne répond ni aux problèmes des médecins, ni à ceux des patients, et certainement pas aux enjeux d’avenir auxquels notre système de santé doit faire face, que ce soit en termes d’organisation des soins, de parcours de soins ou de formation.

L’Ordre continuera de jouer son rôle sur les suites de cette loi. Après la bataille législative de 2015, nous ferons entendre notre voix et nos exigences lors de la définition des décrets d’application et des ordonnances de la loi, non pas dans une volonté de blocage, mais bien pour garantir aux médecins et aux patients des textes acceptables et applicables.

Aujourd’hui, nous voulons nous tourner vers l’avenir. Au nom des médecins, l’Ordre souhaite être un acteur important de la vraie  réforme que les médecins attendent, et qu’il nous faut contribuer à préparer. Il y a urgence.

Nous le répétons inlassablement depuis deux ans, il n’y aura pas de vraie réforme sans récréer d’abord les conditions d’un dialogue entre les acteurs. C’est cette exigence que nous porterons à la Conférence Nationale de Santé. Ce n’est pas le Grenelle de la santé que nous avions appelé de nos vœux, nous serons donc vigilants sur les suites de cette conférence.

Conscients que nous n’obtiendrions ce débat qu’en l’organisant nous-mêmes, nous avons lancé, en septembre 2015, une grande consultation de santé. Pendant 4 mois, nous avons pris le temps de rencontrer l’ensemble des acteurs du système pour réfléchir sereinement à l’avenir de notre système de santé. Ce dispositif d’une envergure exceptionnelle nous a mobilisés très intensément. Personne avant nous n’avait entrepris une démarche d’une telle ampleur.

Nous avons écouté tous les acteurs institutionnels du monde de la santé lors de 13 rendez-vous organisés à Paris. Nous sommes allés à la rencontre de tous les médecins lors de 16 réunions organisées dans toute la France métropolitaine et dans les territoires d’Outre-mer. Nous avons consulté les médecins à travers une vaste enquête en ligne, qui a été complétée par un sondage réalisé auprès de 4000 Français.

La première chose à retenir de cette grande consultation, c’est la mobilisation massive et sans précédent de la profession. 35 000 médecins ont répondu à notre consultation en ligne. Je me félicite que notre dispositif ait fédéré ainsi tous les médecins, des territoires ruraux comme urbains, de toutes les régions de Métropole et d’Outre-Mer, de tous les modes d’exercice, de tous les âges.

Grâce aux nombreux participants, nous disposons d’une matière d’une grande richesse, nous permettant une fine compréhension de la réalité vécue par nos confrères, de leurs enjeux et de leurs attentes, qui, vous le verrez, trouvent un réel écho dans la population française.

Je ne vais pas ici revenir en détail sur les nombreux enseignements de cette consultation. Je vous rappelle que vous pouvez les consulter intégralement sur notre site Internet. Je souhaite néanmoins partager avec vous quelques enseignements importants.

Oui, les patients s’estiment aujourd’hui largement satisfaits en matière de santé ; que ce soit de leur relation avec les médecins (avec des taux de satisfaction allant de 86 à 97% selon les modes d’exercices) ou de la qualité des soins (86% des Français en sont ainsi satisfaits).

Mais le constat est unanime : la situation actuelle est très précaire. Les médecins, qui nous alertent sur leurs conditions d’exercice de plus en plus contraintes, sont 74% à exprimer un fort pessimisme sur l’avenir de la profession. Et lorsque l’on évoque l’avenir de notre système de santé, ce sont  86% des médecins et 69% des Français qui se disent pessimistes.

Deuxième enseignement majeur : Non, les médecins ne sont pas conservateurs ni réfractaires au changement. Médecins comme patients souhaitent que le système évolue : 95% des médecins et 87% des Français estiment ainsi qu’il faut faire évoluer notre système de santé.

Et quel acteur pour guider une réforme efficace du système de santé ? Nous n’avons eu de cesse de le rappeler toute l’année passée et ce sont les Français aujourd’hui qui nous confirment cette évidence : le médecin est un acteur essentiel à prendre en compte dans toute réforme de santé. Pour 86% des Français, le médecin est l’acteur en qui ils font le plus confiance pour réformer le système

Grâce à cette consultation, il n’est aujourd’hui plus possible de contester la réalité et l’ampleur du malaise de la profession dont nous nous faisons le porte-parole depuis déjà trop longtemps.  Dorénavant, nous disposons d’une information opposable sur l’état de la profession et ses attentes, disponible et partageable à quiconque souhaite les écouter et les comprendre et ainsi répondre aux enjeux de la santé de demain.

(Troisième ambition : un Ordre fédérateur aux capacités élargies)

La profession de médecin a longtemps, et souvent à raison, été présentée comme individualiste. Elle exprime pourtant aujourd’hui un important et croissant besoin de se réunir, de se rassembler.  « Nous avons besoin de réfléchir ensemble, de travailler ensemble, d’agir ensemble », nous ont dit les médecins que nous avons rencontrés. Et particulièrement les jeunes médecins. Aujourd’hui, nous voulons répondre à cette demande et nous sommes en situation de le faire !

Parce que l’Ordre des médecins est la seule institution qui dans notre pays fédère l’ensemble des médecins, quels que soient leur statut, leur âge, leur mode d’exercice, leur spécialité…, il peut et doit jouer ce rôle. Cela ne vous aura pas échappé, l’Ordre fait désormais entendre sa voix dans le débat public. Cette voix, nous l’utilisons aujourd’hui pour affirmer nos positions sur l’avenir de notre système de santé, en toute indépendance, conformément à nos missions et à nos valeurs.

Notre institution est en mouvement, elle est aussi impliquée. Aux côtés de ses missions régaliennes, elle apporte des réponses et délivre ses expertises  sur les nombreux défis que posent les évolutions du secteur de la santé.

Je pense bien sûr à la révolution numérique qui impacte de plus en plus fortement le secteur de la santé. Sur ce sujet,  l’Ordre des médecins se place résolument dans une dynamique d’accompagnement des nouvelles voies que la télémédecine et l’e-santé peuvent offrir aux patients. Pas question pour nous en revanche d’accepter la moindre dérive vers des pratiques médicales de marchandisation. Face à certaines pratiques portant le risque d’une « uberisation de la santé », nous avons lancé une mission qui rendra ses conclusions tout début février.

L’Ordre reste également mobilisé sur l’ensemble des sujets éthiques qui questionnent l’exercice de notre profession, comme les questions relatives à la fin de vie, le besoin de protection des personnes vulnérables, la question de l’exercice médical face aux phénomènes de radicalisation, l’impact des changements climatiques sur la santé publique et le rôle des médecins pour y faire face... 

J’aimerais enfin rappeler les nouvelles responsabilités dont l’Ordre a été investi. Nous endossons, depuis 2015, un nouveau rôle dans la validation des acquis de l’expérience des médecins, c’est une avancée majeure pour les médecins qui permet de réellement garantir leurs compétences. Nous avons également en charge la mise en œuvre de la réforme territoriale au sein de notre institution. Cette réorganisation ne concerne pas que l’Ordre des médecins, elle doit en effet permettre de garantir le maintien de contre-pouvoirs constructifs et proches de l’exercice quotidien, face aux ARS dans les régions et territoires…

(Quatrième ambition : un Ordre porteur d’un projet pour la profession)

Renouer le dialogue, rassembler la profession, apporter notre conseil sur les grandes évolutions sociétales en matière de santé sont des ambitions fortes, et nous les tiendrons.

Mais en 2016, nous sommes déterminés à aller encore plus loin.

L’objet de notre grande consultation est de proposer des solutions pour répondre aux nombreuses attentes de la profession. Non pas dans unelogique corporatiste, car nous ne sommes pas un syndicat, mais bien sur la place et le rôle que doit jouer le médecin dans la santé de demain. 

D’abord et avant toute chose, les médecins veulent retrouver du temps dédié au soin. Nous avons entendu l’appel de nos confrères et celui-ci nous guide aujourd’hui pour structurer notre réflexion.

Je vous l’annonce, nous serons force de proposition sur trois axes essentiels et déterminants pour l’avenir du système de santé français.

Premièrement, nous proposerons les bases d’une réorganisation territoriale qui permette de répondre aux besoins et attentes fortement exprimés par la population.

Deuxièmement, nous ferons des propositions pour construire un parcours de soins coopératif à la fois compréhensible et lisible, c’est-à-dire qui ne se contente pas d’affirmer le « virage ambulatoire », les « groupements hospitaliers de territoires », ou les « communautés de territoires », mais qui, au-delà, donne un sens et une réalité à ces mots.

Enfin, nous ferons des propositions fortes sur la formation des médecins. Parce que nous ne pourrons pas réformer le système de santé sans réformer  au préalable le système de formation des médecins. Pour y arriver, il faudra que le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et le ministère de la Santé coopèrent. C’est un impératif si nous voulons former les médecins dont nous avons besoin dans les territoires et non seulement les internes dont nous avons besoin dans les centres hospitaliers !

En répondant à notre grande consultation, les médecins nous ont fixé une  feuille de route, ils nous ont indiqué leurs attentes et leurs priorités. Sur les bases de cette enquête d’envergure, appuyée des éléments recueillis en régions et auprès des acteurs institutionnels, nous sommes aujourd’hui légitimes et en mesure de formuler des propositions pour la santé de demain.

Le 26 janvier, nous rendrons public un livre blanc recensant les propositions concrètes de l’ordre des médecins pour faire évoluer notre système de santé. Ces propositions ont vocation à alimenter un débat de qualité sur l’organisation des soins en France, notamment dans le cadre de la grande conférence de santé organisée par le gouvernement début février. Elles ne seront pas des amendements ou des aménagements mais bien des propositions conçues pour transformer en profondeur un système qui, malgré toutes ses qualités, est aujourd’hui à bout de souffle.

Il y a de nombreux défis à relever, nous avons la ferme conviction qu’ils ne pourront l’être qu’à travers une réforme partagée, dont le médecin devra être un acteur central.

(Conclusion : mettre la santé au cœur du débat public de 2017)

Mesdames et messieurs, permettez-moi, en guise de conclusion, de formuler une dernière ambition pour l’Ordre : celle de remettre la santé au cœur du débat public.

Les trois prochaines années vont être celles du débat politique, l’Ordre des médecins les aborde avec lucidité. En 2016, nous serons vigilants et déterminés à ce que la santé soit bien au cœur des programmes des principaux responsables politiques, en vue des élections présidentielles de 2017. En 2017, nous analyserons les promesses des candidats, puis resterons vigilants en 2018 sur les faits et les actes qui en découleront.

Trois années stratégiques pendant lesquelles la profession va devoir défendre l’ensemble de ses valeurs, va devoir se rassembler, et va devoir convaincre. Nous savons aujourd’hui ce que nous ne voulons pas, à nous de contribuer à construire ce que nous voulons. Dans ce débat l’Ordre veut faire entendre une voix : la voix de l’intérêt général en matière de santé. C’est une nécessité, ce sera une réalité !

Je vous souhaite, au nom du Conseil national, une très heureuse nouvelle année. Que 2016 soit, pour vous, vos familles et vos proches, une année de joies, de succès et bien sûr de santé.

Je vous remercie.